Récif garni de boutures de corail mis à l’eau dans le golfe de Gascogne lors de la campagne Redecor 2026 depuis l’Atalante - Crédit : Lucie Lautrédou, Ifremer
Afin de restaurer les coraux profonds de l’Atlantique nord-est endommagés principalement par la pêche au chalut, les équipes de la campagne Redecor (REstauration Des CORaux d’eau froide) ont immergé 23 récifs artificiels équipés de boutures de coraux prélevés à 950 m de profondeur. Objectif : favoriser activement l’installation de nouvelles colonies sur deux sites en mer d’Irlande et dans le Golfe de Gascogne. Menée du 30 juillet au 25 août 2026, à bord de L’Atalante, navire de la Flotte Océanographie Française, cette campagne rassemblait des scientifiques de l’Ifremer, de Sorbonne Université et de l’Université de Galway.
Franck Lartaud, enseignant-chercheur au sein du LECOB, Lauryn Olla, doctorante, et Paula Masia Lillo, post-doctorante ont participé à cette campagne.
Moins connus que leurs cousins tropicaux, les coraux d’eau froide colonisent les eaux profondes de la marge continentale de l’Atlantique nord-est notamment au large des côtes françaises. Découverts il y a un siècle, ces habitats composés d’une faune fixée fragile ont été largement dégradés par le chalutage de fond.
La restauration de ces espèces ingénieures est d’autant plus importante que les coraux rendent d’importants services écosystémiques à leur environnement : puits naturels de carbone, ils abritent une forte biodiversité et nurserie pour des espèces de poissons commercialement exploités telles que la lingue et l’empereur.
La biodiversité associée à ces récifs sera inventoriée et suivie dans le temps à partir des photos et des vidéos pour comprendre l’évolution de la composition faunistique des zones restaurées. Les zones de suivi et les récifs seront reconstruits en trois dimensions par photogrammétrie afin de conserver une archive numérique de toutes les scènes au démarrage de notre expérimentation. Cela permettra les comparaisons ultérieures que nous réaliserons à chaque visite.
Une technique de bouturage novatrice qui maintient les coraux en vie
Les équipes ont concentré leurs efforts sur deux espèces de coraux d’eau froide, Lophelia pertusa et Madrepora oculata, prélevées grâce au ROV Ariane à 950 mètres de profondeur. Une fois remontées à bord, les colonies de coraux vivants sont maintenues en aquarium, dans de l’eau de mer à 10°C, dans le noir, pour reproduire au mieux leur milieu naturel.
Plusieurs branches sont ensuite prélevées sur chaque colonie pour créer des réplicats, fixés sur des coquilles d'huîtres qui imitent leur support naturel. Ces boutures sont enfin installées sur des récifs artificiels immergés à proximité de leur lieu de prélèvement.
« Grâce au ROV Ariane, nous avons pu observer que les coraux immergés en 2025 sont toujours vivants et que les 9 récifs sont désormais colonisés par de nombreuses espèces marines (oursins, poissons, crabes, crinoïdes). Il est encore trop tôt pour mesurer leur croissance, à peine quelques millimètres par an, mais c'est très encourageant. L'acidification liée au changement climatique nous préoccupe cependant : si le milieu devient trop acide, les coraux n'auront plus assez de carbonates pour construire leur squelette et pourraient devoir migrer, », insiste Franck Lartaud, maître de conférences en écologie et géologie marine à Sorbonne Université et co-chef de la mission Redecor pour la partie golfe de Gascogne.
Au fil de la mission, des prélèvements d’eau à différentes profondeurs ont d’ailleurs été réalisés pour connaître la composition de l’eau de mer et vérifier qu'elle contient suffisamment d'éléments pour la formation du squelette calcaire des coraux, tout en suivant l'évolution de l'acidification liée au changement climatique.
Deux sites à fort potentiel de restauration
La mission en mer Redecor s’est concentrée sur deux sites particulièrement endommagés par la pêche au chalut de fond, en mer d’Irlande et dans le golfe de Gascogne. Les équipes ont sélectionné ces sites en raison de leur potentiel de restauration identifié et des mesures de protection qui sont déjà en place.
Ainsi, la première partie de la mission (du 31 juillet au 16 août) s’est déroulée pour la première fois sur le banc de Porcupine en mer d’Irlande, un site protégé par la politique commune de la pêche européenne et où le chalutage est interdit au-delà de 800 mètres de fond.
Tandis que la seconde partie (du 16 au 25 août) s’est concentrée sur le canyon du Guilvinec dans le golfe de Gascogne, zone Natura 2000 au sein de laquelle la pêche aux engins trainants est interdite et qui avait déjà fait l’objet d’une première campagne Redecor, en 2025 avec l’immersion des 9 premiers récifs artificiels.
Ces travaux expérimentaux de restauration écologique s’inscrivent dans le cadre du projet européen REDRESS (Restoration of deep-sea habitats to rebuild European Seas).
Deux autres sites, au nord de l’Ecosse et au sud de l’Irlande, font partie du projet REDRESS, sur lesquels les mêmes récifs sont déployés. Cela permettra une comparaison inter-sites à l’échelle de l’Atlantique Nord-Est. La partie bouturage est une spécificité française sur les sites Golfe de Gascogne et Sud Irlande.
23 nouveaux récifs artificiels immergés en 2026
En près d’un mois de mission, 23 nouveaux récifs de restauration ont été immergés : 17 en mer Celtique et 6 dans le golfe de Gascogne. Ces cylindres massifs éco-conçus à partir d’un béton issu de matériel volcanique, à faible empreinte carbone, mesurent 80 cm de haut sur 80 cm de diamètre et pèsent 600 kilos. Leur structure en 3 dimensions percées de tunnels offre des abris pour les animaux marins.
Parmi ces récifs, certains ont été au préalable équipés de substrats favorisant l’installation des larves de corail une fois les supports mis à l’eau (coquilles d’huîtres, plaques de céramique et tuiles), d’autres de fragments de coraux, et enfin 15 d’entre eux ont été immergés nus, pour tester l’efficacité de pré-ensemencement de corail.
Les récifs immergés lors de la campagne REDECOR 2026 seront revisités en 2027 lors de la troisième campagne REDECOR, cette fois depuis un navire irlandais.
Réintroduire un reflet du milieu naturel
Des analyses génétiques permettront par ailleurs de mieux connaître la diversité des populations de coraux, qui se reproduisent à la fois par voie clonale et par voie sexuée, et dont plusieurs lignées coexistent en Atlantique nord-est.
Pour mieux caractériser l’environnement dans lequel évoluent ces coraux d’eau froide, l’équipe a également réalisé des prélèvements de tissus coralliens et de sédiments (par carottage) pour traquer l’éventuelle présence de contaminants chimiques. Des lignes de mouillages équipées de capteurs et de pièges à particules ont été mis à l’eau pour suivre le dépôt sédimentaire dans le golfe de Gascogne, connaître la courantologie et suivre les contaminations chimiques qui transitent par le canyon sous-marin.
La campagne Redecor 2026 a été financée par l’Union Européenne dans le cadre du projet européen REDRESS, la Flotte Océanographique Française, l’Ifremer et Sorbonne Université. Lancé en 2024, le projet européen REDRESS (Project N. 101135492 www.redress-project.eu) rassemble 27 partenaires de 15 pays. Il s’inscrit dans le cadre de la loi sur la restauration de la nature qui impose aux États membres de restaurer au moins 20 % des zones terrestres et maritimes de l'Union d'ici 2030, et l'ensemble des écosystèmes dégradés d'ici 2050.










